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Taos Amrouche (1913-1976), une identité déstabilisée par la situation coloniale

il y a 6 jours
4 min de lecture

Amar INGRACHJEN, docteur en littérature et civilisation françaises (THALIM – Sorbonne-Nouvelle)


Marie-Louise Taos Amrouche naît le 4 mars 1913 à Tunis, dans une famille kabyle originaire d’Ighil-Ali, convertie au christianisme et naturalisée française la même année — un privilège alors interdit à l’immense majorité des Algériens « indigènes » pendant la colonisation. Rejetée par les deux bords, cette famille est considérée comme composée de « renégats » et de « Roumis »[1] par la société kabyle et musulmane, et perçue comme « arabe » par les Européens malgré sa naturalisation, y compris les colons.


De tous les enfants Amrouche, c’est Taos qui a le moins connu, dans son enfance, la culture berbère de ses ancêtres. Née et élevée à Tunis, scolarisée à la française, elle est délibérément coupée par sa mère Fadhma de l’influence de sa grand-mère paternelle, restée musulmane et berbérophone, convaincue que ses enfants sont « promis à une autre vie »[2]. Taos revendiquera longtemps son identification à la culture française : en 1941, dans une conférence donnée à Madrid, elle présente la disparition programmée des traditions berbères comme « la rançon » de « l’amour » de sa famille pour la France[3], et décrira plus tard la débâcle de 1940 comme une « honte indicible », alors qu’elle n’a « pas une goutte de sang français dans les veines »[4].


Le premier ébranlement de cette identité construite survient lorsque Taos, âgée de onze ans, accompagne sa famille en Kabylie pour le mariage de son frère. Loin d’un « berceau », elle y découvre que sa famille est considérée comme « renégate » et qu’elle-même est exclue du cimetière ancestral en raison de sa religion. Elle prend alors conscience d’être définitivement « hors lieu »[5] : ni tout à fait tunisienne, ni tout à fait kabyle, ni tout à fait française.



Le second ébranlement survient en 1935 : après un échec à s’adapter à des études parisiennes qu’elle transposera dans Jacinthe noire, Taos relate avoir entendu, lors d’une conférence à Mohammadia en 1970, une voix chanter en elle pour la première fois — celle de sa mère, des ancêtres, « de ceux qui se sont tus » — qu’elle qualifie de « seconde naissance »[6]. Cette révélation ne résout pas la fracture : elle la redouble. Tiraillée entre une culture française qu’elle aime et une culture berbère qu’elle découvre devoir défendre, Taos ne parvient jamais à réconcilier la « civilisation de l’écriture » et la « civilisation de l’oralité »[7]. Dans Solitude ma mère, son double romanesque Aména impute ses échecs amoureux à l’impossibilité de ce « bond par-dessus les siècles »[8].


Cette instabilité irréductible, Taos Amrouche la formule elle-même lorsqu’elle se définit comme une « femme en transfiguration permanente »[9], ou une « inadaptée », une « transplantée » dont les racines sont « à nu »[10]. Toute son œuvre romanesque — Jacinthe noire (1947), Rue des Tambourins (1960), L’Amant imaginaire (1975), Solitude ma mère (posthume, 1995) — est reconnue comme fortement autobiographique, faisant de cette instabilité l’obsession structurante de toute une vie d’écriture.


Parallèlement à l’écriture, Taos Amrouche mène une double carrière de chanteuse et de journaliste radiophonique. Interprète des chants berbères recueillis par son frère Jean, elle se produit dès 1938 sur les ondes de Radio Tunis, puis en Espagne, en Italie et au Maroc, avant d’enregistrer en 1966 son premier disque, récompensé par le Grand prix d’ethnologie musicale de l’Académie du disque français. À la radio, elle anime pendant plus de trente ans de nombreuses émissions consacrées aux contes, proverbes et poèmes berbères et obtient, en 1958, sa carte de journaliste professionnelle. Elle publie en outre, en 1966, Le grain magique, un recueil de poèmes et de contes berbères sélectionné parmi les « 50 livres de l’année ».


Taos Amrouche meurt en France en 1976, après une vie consacrée à recomposer, par le chant, l’écriture et la parole radiophonique, une identité que la situation coloniale avait fracturée dès sa naissance : « inadaptée » de son propre aveu, « transplantée », « femme en transfiguration permanente », elle est la preuve vivante que la colonisation a pu frapper l’identité la plus intime des sujets qu’elle prétendait le mieux intégrer.


[1]Fadhma Aït Mansour Amrouche, Histoire de ma vie, Paris, La découverte, 2005, p. 203.

[2]Taos Amrouche, Rue des Tambourins, Alger, éditions Csabah, 2006, p. 46.

[3]Taos Amrouche, « Le chant berbère de Kabylie tel que l’ont fait les siècles », conférence-récital, Institut français de Madrid, 15 novembre 1941, p. 6 (archive privée), citée par Fahima Merabti, « Taos Amrouche, une médiatrice de la culture berbère au XXe siècle... », p. 36.

[4]Taos Amrouche, L’Amant imaginaire, Tizi-Ouzou, éditions Frantz Fanon, 2028, p. 332.

[5]Notion développée par Fethi Benslama, notamment dans « Exil et transmission, ou mémoire en devenir » ; voir Amar Ingrachen, « Quand l’épreuve fait œuvre. Le trauma de l’exil dans la tétralogie romanesque de Taos Amrouche », thèse de doctorat, Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, 2024, notes 14 et 195.

[6]Taos Amrouche, conférence donnée à Mohammadia (Maroc), décembre 1970, texte transcrit conservé à l’Inalco.

[7]Dichotomie formulée par Taos Amrouche et reprise par A. Ingrachen à partir des travaux de Maurice Houis et Mamoussé Diagne sur l’oralité ; voir la thèse citée, chap. III, section 2.3.

[8]Taos Amrouche, Solitude ma mère, Tizi-Ouzou, éditions Frantz Fanon, 2018, p. 139 et p. 136.

[9]Taos Amrouche, « Je suis dans une transfiguration permanente », L’Algérien en Europe, 5 mars 1966.

[10]Propos de Taos Amrouche cités par François Maspero, Le Monde des Livres, 19 janvier 1996.

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