Les camps de regroupement.
- Elodie DAGUET
- 19 janv.
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Par Christian De Montlibert
Marcel Lesne m’avait dit, alors que nous parlions de la manière dont Maurice Halbwachs, dans Morphologie sociale, avait analysé les déplacements de population, qu’il avait observé en Algérie une des migrations internes les plus importantes de l’histoire. Dès les premières lignes de son étude Marcel Lesne insiste, en effet, sur « l’ampleur absolument exceptionnelle » de ce phénomène : « un quart de la population musulmane … vit actuellement dans les centres de regroupement ». Lesne ajoute à ces 2 millions de personnes toutes celles qui ont émigré intérieurement vers les grandes villes et extérieurement vers la métropole surtout. Il refusait l’explication fréquemment donnée à l’époque d’un déplacement volontaire pour fuir les zones de combat et analysait le développement du phénomène rappelant que « l’adhésion de la population constitue pour chacune des parties le facteur essentiel » de la victoire puisque dans ce pays rural [la paysannerie] « est entrée dans la révolte, disponible et déjà prête à suivre un mouvement de ce genre ».Cette adhésion, que l’armée veut empêcher, était, pour lui, le résultat de la colonisation qui a « lentement refoulé ou simplement contenu des populations dont le taux d’accroissement démographique est un des plus élevés du monde » dans les zones rurales « les plus déshéritées », « reflux qui commença à partir de la politique du cantonnement et du Sénatus-Consulte de 1863 ».L’armée a vite compris que, dans les zones montagneuses, les « rebelles vivaient pour ainsi dire en famille » et a décidé de pratiquer la politique des zones interdites puis, devant leur inefficacité, de déplacer délibérément les populations en opérant soit des « recasements », soit des « resserrements » soit des « regroupements provisoires » ou « définitifs ». Lesne, comme Vidal-Naquet ou Bourdieu et Sayad, souligne que, dans tous les cas, l’exécution des opérations a été « brutale » et visait à faire le vide et à soustraire les populations à l’influence rebelle. Ainsi Lesne note que, à l’issue d’une opération militaire de grande envergure, « aucune population éparse n’existait plus dans l’arrondissement de Teniet el Had » où « la misère est presque totale » ,que dans le secteur de l’Ouarsenis, l’opération militaire a regroupé 33 000 personnes sur un total de 46 000 ; que parmi 41 centres de regroupement 35 n’offrent aucun caractère de viabilité ; ici on « s’entasse à une dizaine de personnes dans une pièce de 10 m2 » , là s’étendent des bidonvilles « dans un extrême dénuement », ailleurs « les fellahs sont rassemblés sur une crête exposée aux vents » ou installés « dans des zones inondables » ou parqués dans un village rectiligne qui a l ‘aspect d’un camp militaire. On voit - même si, au moment où il élabore cette analyse de la situation des paysans regroupés, il appartient au corps des inspecteurs de l’enseignement et dirige une institution pédagogique financée par l’État - que son regard reste sensible aux souffrances et demeure celui d’un intellectuel critique à l’égard du pouvoir.
Une autre fois, alors que j’évoquais les pratiques pédagogiques utilisées par l’armée pour mettre au pas les recrues, Lesne avait insisté sur la manière que pouvait utiliser l’autorité militaire pour imposer une organisation de l’espace. En effet dans son article il met l’accent sur « la prédominance de l’ordre militaire ». Pour lui « les regroupements constituent la pièce essentielle de la guerre psychologique et de la politique de pacification ». Pour cela les militaires entendent « briser les structures anciennes et créer des structures nouvelles », aussi « l’empreinte militaire » s’exprime –t- elle en organisant l’espace et le temps. Ce qui n’est pas sans effet sur la paysannerie. Les officiers des Sections Administratives Spéciales, écrira-t-il, avaient volontairement ignorés « la règle d’or du maintien des ressources traditionnelles qui suppose un éloignement limité des champs et des pacages traditionnels ». Lesne ajoutait d’ailleurs que lorsqu’il s’agit des nomades « les erreurs sont davantage tragiques » puisque « non seulement l’épuisement des pâturages exige des déplacements successifs mais l’époque des moissons appelle pour les semi-nomades (et même pour les grands nomades) l’éparpillement des travailleurs dans les régions avoisinantes » où ils se font embaucher, toutes choses impossibles une fois « resserrés » dans des camps. Pour tous, le regroupement signifie « création de bidonvilles », de villages de tentes, et de « clochardisation ». Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad auront la même analyse deux ans plus tard en développant plus encore le raisonnement sociologique : « le regroupement affecte toute la vie sociale en transformant l’organisation de l’espace bâti, schéma projeté sur le sol des structures sociales, et en brisant le lien de familiarité qui unit les individus à leur environnement. » Parce que le monde familier est pour lui le monde naturel, parce que tout son habitus corporel est « fait » à ses déplacements coutumiers, « le paysan déraciné est atteint au plus profond de son être, si profondément qu’il ne peut formuler son désarroi et moins encore en définir la raison. »
Marcel Lesne en géographe humaniste insistait d’ailleurs sur la « triste monotonie » des nouveaux villages. Presque partout, disait-il, a prévalu le type de village en damier où les voies tracées au cordeau se coupent à angle droit, remarquant qu’avec une telle disposition de l’espace « les correspondances entre le terroir, l’histoire et les structures sociales se trouvent rompues ». Cette dislocation des groupements « ayant ou se voulant un ancêtre commun, honorant les mêmes saints locaux, pratiquant de vieux rites agraires dans les terroirs où ils se sont inscrits » ne pouvait qu’ajouter de profonds déséquilibres aux souffrances causées par la guerre. Il notait que les regroupements, en modifiant l’espace, transformaient aussi en profondeur l’organisation du temps : plus question de se rendre dans les champs proches, plus question de s’occuper des animaux…En somme « les multiples correspondances entre la vie familiale et la vie professionnelle, intimement mêlées en un genre de vie total caractéristique du fellah traditionnel » sont rompues.
Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad reprendront et développeront cette analyse des ruptures spatiales et temporelles que Lesne se contentait de décrire et d’expliquer par la dislocation et la rupture, en montrant que c’est « dans le langage du corps, la façon de se tenir, de porter la tête ou de marcher [que s’] expriment mieux que [dans] les mots, l’égarement et le dépaysement ».Décrivant précisément l’organisation de l’espace ils notent que « dans la zriba toutes les maisons disposaient d’une cour » alors que « les logements standardisés du camp donnent directement sur la rue »… « Le monde clos, asile de l’urma (honneur), a disparu. » Dans ces conditions en bouleversant l’organisation de l’espace de vie, le regroupement altère « les rythmes temporels qui en sont solidaires et défait au plus profond les principes d’organisation de la vie du groupe et de la force d’intégration ».
Reste que Marcel Lesne et Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, même s’ils font les mêmes observations, diffèrent sur les raisons de ces transformations forcées. En partie pour des raisons de date - Lesne publie son article avant la signature des accords d’Évian qui mettent fin aux opérations militaires alors que Bourdieu et Sayad publient leur livre en 1964, soit deux ans après l’indépendance de l’Algérie - mais surtout parce que le point de vue des uns et des autres diffèrent - l’un est plus sensible aux luttes entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil (que des formateurs des Centres sociaux aient été soupçonnés de collusion avec le F.L.N. et arrêtés y est sans aucun doute pour quelque chose) alors les deux autres sont des chercheurs investis dans l’ethnologie la plus avancée (Pierre Bourdieu publiera « Trois études d’ethnologie kabyle » et « Le sens pratique ») - la hiérarchie des motifs de l’enfermement dans les camps change. Autant pour Lesne les impératifs purement guerriers de sécurité, de surveillance et de quadrillage l’emportent sur la volonté qu’il reconnait, mais au second plan, « de faire évoluer vers un genre de vie européen », autant pour Bourdieu et Sayad les impératifs militaires, dont ils ne sous-estiment pas la capacité à faire prévaloir leurs exigences, sont moins important que le désir « d’imposer par l’organisation de l’habitat, des normes, des valeurs et le style de vie d’une autre civilisation ». Ces différences expliquent que pour Lesne les souffrances des populations nées de la « brutalité » des militaires et de leurs « erreurs et improvisations » pourraient être adoucies et même corrigées par une administration civile « éclairée » qui créerait des équipements collectifs (de l’adduction d’eau jusqu’aux écoles et centres de soins) alors que Bourdieu et Sayad en approfondissant leur analyse des conséquences des regroupements n’adhèrent pas à une politique d’assistance sociale. Ces deux démarches conduiront à des conclusions différentes : pour Marcel Lesne, le traumatisme de la guerre et des camps« a rendu la population perméable aux nouveautés » et donc prête à adopter de nouveaux modes de vie si des ressources nouvelles créatrices d’emploi sont mises en place, permettant de sortir de la « misère assistée » et de satisfaire « les besoins de dignité » ce dont , il faut le souligner, il doutait sérieusement ; pour Bourdieu et Sayad la colonisation, la guerre et les camps ont engendré « une contradiction dans les paysans eux-mêmes » qui n’ont du système économique moderne qu’une vision mutilée faite de bribes décontextualisées et qui ne possèdent que des fragments épars, compromis de résistances et de craintes venant du système traditionnel. Dans ces conditions ils ne peuvent guère devenir des agents de transformation sociale, même s’ils sont soutenus par une politique économique et sociale ambitieuse, enfermés qu’ils sont dans un monde déstructuré et désagrégé.
L’optimisme mesuré de Marcel Lesne l’administrateur l’amenait à suggérer des solutions pour l’avenir de l’Algérie ce que Bourdieu et Sayad refusèrent de faire. J’ai bien compris cette ambition organisatrice dans la circonstance suivante. Nancy était, dans les années soixante, le lieu d’un festival mondial du théâtre universitaire. Une troupe de paysans y avait donné une représentation très militante des rapports entre propriétaires terriens et ouvriers agricoles. Discutant de cette pièce, Marcel Lesne avait évoqué la réforme agraire en Algérie. Pour bien comprendre son raisonnement il faut voir qu’il commence par replacer le regroupement dans la politique suivie depuis le début de la colonisation. Il souligne en particulier la similitude entre le regroupement et la politique du cantonnement mise en place à partir du Sénatus-Consulte de 1863 qui a permis la création de grandes exploitations agricoles européennes, (le plus souvent grâce aux « lois foncières », ar achat à vil prix des terres des miséreux), et le refoulement des paysans, chaque fois que l’occasion se présentait, sur de petites surfaces peu productives.
Or, pour Lesne, cette politique du regroupement, née de la guerre, qui, comme la loi de 1863 qui visait à la modernisation des structures juridiques, recherche « l’amélioration économique et sociales » des populations, laisse craindre « qu’après avoir arraché des communautés dispersées à leurs terroirs, elle n’accentue la prolétarisation faute de leur donner de nouvelles possibilités d’exploitation rurale ». Le regroupement, comme le cantonnement l’avait fait autrefois, conduit à faire des paysans des ouvriers agricoles permanents et, ce qui est nouveau, à créer des « réservoirs de main d’œuvre » à bon marché. Pour lui, ces populations « déruralisées » perdent les derniers liens qui les attachaient au sol et leur donnaient « malgré leur précarité, un sentiment de liberté individuelle ». Lesne insiste cependant sur l’attachement des tribus à la terre de leurs ancêtres et multiplie les expressions comme « souvenir des droits sur les terres », « refus de voir des étrangers acquérir des droits sur la terre de leurs arrières grands parents », « sensibilité vie à vis des problèmes fonciers » qui témoignent de la permanence d’un droit foncier. La guerre a paradoxalement créé les conditions d’une « solidarité nouvelle » et d’une « conscience des droits acquis » chez des paysans « disponibles et conscients » qui autorise le développement d’une « mentalité devenue revendicatrice ». Logiquement Lesne en déduit la thèse selon laquelle l’avenir de l’Algérie passe donc par une réforme agraire de grande envergure qui, seule, permettrait l’abandon d’une conception résignée de l’existence. Même si Marcel Lesne demeure prudent, même s’il reconnait que les chances de réalisation, au vu de tous les obstacles, sont faibles, il n’en fait pas moins preuve d’un optimisme mesuré. Deux ans plus tard, Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad ne partageront pas le même point de vue. Si l’usage, par Lesne, du terme de « déruralisation » le conduit à espérer une réforme agraire qui ramènerait les paysans à la terre, l’orientation ethnologique, qui a conduit Bourdieu et Sayad à analyser la société algérienne et la « dépaysanisation » qu’a entrainée la colonisation, les amène à une vision plus pessimiste. Pris dans les contradictions, les anciens paysans, devenus, au mieux, ouvriers agricoles et, au pire, sous prolétaires sans emploi, ne pouvaient qu’être condamnés au « traditionalisme du désespoir » et ne feraient pas la révolution. » Bourdieu affirme en effet que « le dépaysement a été si total si brutal que le désarroi, le dégout et le désespoir sont infiniment plus fréquents que les conduites novatrices qui seraient nécessaires pour s’adapter à ces conditions radicalement nouvelles.» En somme il s’oppose aux théoriciens de la révolution à qui il rappelle que la paysannerie est sans doute moins révolutionnaire qu’ils ne l’espèrent et que le sous-prolétariat n’est pas révolutionnaire :il sait, après ses enquêtes, que les paysans sont trop précarisés pour pouvoir adhérer aux projets novateurs de coopératives agricoles, et que le sous- prolétariat des villes a peu de probabilité de devenir le fer de lance d’une classe ouvrière mobilisée puisqu’il n’a pas développé les dispositions rationnelles que demande une industrialisation rapide permettant d’acquiescer sans réserve au projet révolutionnaire. « Force de révolution, la paysannerie prolétarisée et le sous-prolétariat des cités ne forment pas une force révolutionnaire. »
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Tout se passe comme si le travail de Marcel Lesne en Algérie avait été le produit de deux principes qui étaient, à l’époque de sa formation, strictement disjoints : d’un côte un principe intellectuel basé sur la « neutralité axiologique » qui structure aussi bien sa thèse sur l’organisation sociale des Zemmour du Maroc que, assez largement, son analyse des effets sociaux des camps de regroupement et, d’un autre côté , un principe politique qui vise à transformer le monde et qui, lui-même, se sépare en deux modalités, l’une éducative, l’autre administrative. Les oppositions entre ces deux principes expliquent que son travail ait été structuré par plusieurs points de vue : celui, d’abord, d’un éducateur qui se pensait comme porteur d’un projet de transformation du monde ainsi que l’École Normale d’Instituteurs, où il avait été élève, avait pu l’apprendre à ces futurs maîtres d’école, préparés à leur mission dans les corons du Nord(dont ils étaient, pour quelques uns d’ailleurs, issus), celui, ensuite, d’un fonctionnaire d’une administration d’État – l’Inspection de l’Éducation nationale - qui lui avait offert des chances d’ascension sociale ce dont il lui en savait gré, celui, enfin, d’un ethnologue et d’un sociologue formé à une approche plus sensible aux conditions matérielles d’existence et aux analyses, assez classiques à l’époque, des mythes et des rites qu’au structuralisme de Lévi-Strauss et à l’étude des variations des rapports symboliques. Ces trois dimensions n’étaient pas sans susciter de nombreuses contradictions qui ont parfois pu conduire Marcel Lesne à des limitations ou même à des ruptures dans les réalisations mais qui l’amenaient ,le plus souvent, à élargir le cadre de chaque point de vue : examiner le projet éducatif dont il était responsable avec un regard sociologique, importer l’intérêt de l’administration dans le projet de recherche ou dans le projet éducatif qu’il dirigeait, critiquer la logique administrative qu’il mettait en place au nom de valeurs éducatives… C’est sans aucun doute en Algérie qu’il avait éprouvé le plus fortement les contradictions engendrées par ces divers points de vue et c’est aussi en Algérie qu’il avait appris à les surmonter en s’inspirant d’un humanisme souvent critique.





