top of page

Marcel LesneDes Centres sociaux aux Centres sociaux éducatifs.

  • Elodie DAGUET
  • 19 janv.
  • 10 min de lecture

Par Christian De Montlibert


La colonisation, en effet, avait détruit, comme le montrent aussi bien les relations de voyage du début du XIXe siècle que les études des historiens, un système éducatif assez efficace puisque le nombre d’illettrés, comme le rapporte Marcel Emerit, était, au milieu du XIX e siècle, inférieur à celui de la France. A la fin du XIXe siècle Jules Ferry, après la victoire électorale des républicains, avait bien essayé de développer l’enseignement primaire mais s’était heurté à la volonté des représentants de la colonisation de ne rien faire pour les « indigènes ». En 1879, seuls 1,9 % des enfants scolarisables fréquentaient l’école. Le Front populaire, après avoir soulevé un espoir d’émancipation - le Congrès Musulman d’ Alger de juin 1936 avait réclamé la suppression de l’enseignement spécial des indigènes, la généralisation de l’enseignement général aux enfants des deux sexes et l’enseignement de la langue arabe - suscita un grand désappointement puisqu’ il ne modifia pas la situation et même, paradoxalement, freina l’expression du courant nationaliste en interdisant « l’Etoile nord-africaine » et en faisant arrêter, en aout 1937, Messali Hadj. Même si le plan de scolarisation de la fin de la Deuxième Guerre mondiale avait amélioré considérablement la fréquentation scolaire, même si l’effort avait été amplifié après « les évènements d’Algérie », la situation éducative était, vers 1955, dramatique puisque, si, à Alger, un enfant musulman sur deux fréquentait l’école, c’était le cas d’un sur huit dans la campagne relativement proche de la ville et d’un sur cinquante dans les douars les plus éloignés des centres urbains : de fait, « 1 683 000 enfants algériens d’âge scolaire n’avaient pas de place dans les écoles ».

Cependant, avant même le retour de Germaine Tillion en Algérie, un certain nombre d’actions avaient été mises en place par des pratiquants des religions catholique, musulmane et protestante particulièrement sensibles à la misère, par des militants des réseaux d’éducation populaire, par des travailleurs sociaux et des animateurs d’associations laïques comme les CEMEA , sous la forme d’un Secrétariat Social pour permettre à des algériens d’accéder à la formation. Non seulement ces initiatives voulaient contribuer à remédier à la sous-scolarisation mais aussi cherchaient-elle à transformer les manières de penser et de faire puisque Marie Renée Chéné, Rachel Jacquet, Emma Serra, Simone Chaumet, Nelly Forget, entre autres, s’étaient vite investies dans des actions et interventions diverses qui se donnaient comme objectif l’éducation des femmes dont l’analphabétisme était pratiquement la règle. Les filles, même si leur nombre s’était considérablement accru après les plans de développement scolaire de 1955, ne fréquentaient que peu l’école et, lorsque c’était le cas, seulement durant des périodes très courtes.

Germaine Tillion, fut sans doute sensible à ces initiatives comme elle fut peut-être influencée par les « missions culturelles itinérantes » mises en place par « le mouvement indigéniste » (tentative des gouvernements issus de la Révolution Zapatiste de 1910 au Mexique pour intégrer et assimiler les populations indiennes) qu’avait soutenues Jacques Soustelle lorsqu’il était ethnologue au Mexique, mais, surtout, tout laisse penser qu’elle fut inspirée par les mouvements d’éducation et d’encadrement des classes populaires du début du XXe siècle (dont l’enseignement ménager issu des « ouvroirs » créés par le courant philanthropique). Soutenant son raisonnement sur les causes de la misère, elle affirmait que tout ramenait à la formation et que celle-ci ne pouvait se mettre en place que si une « familiarité réciproque » s’établissait avec la population. Elle pensait que seule l’instruction pouvait combler le décalage qui existait entre une économie rurale archaïque et une économie urbaine et, ainsi, permettre d’accéder à la modernité aussi déclarait-elle : « Le Centre social a pour but de fournir à la population ... l’ensemble des moyens de progrès nécessaires pour accéder au niveau économique supérieur. » Elle en attendait une élévation du niveau économique et culturel général des masses algériennes ; une amélioration massive de la moyenne de la santé publique ; une normalisation de la démographie ; une scolarisation élémentaire de tous les enfants leur permettant plus tard, à tous, de gagner leur vie ; valorisant la fonction sélective des systèmes d’enseignement elle souhaitait « une sélection des enfants les mieux doués permettant à ceux-ci d’accéder, éventuellement a l’enseignement secondaire et supérieur » pouvant ainsi « créer une élite sans la séparer de son milieu, sans créer, par conséquent , cette rupture génératrice de conflits psychiques et sociaux, qui existe actuellement à l’intérieur de la société algérienne » . Aussi s’emploiera-t-elle à institutionnaliser les initiatives existantes. Connaissant bien les liens qui unissaient les administrations et les représentants les plus en vue de la colonisation elle obtint que les Centres Sociaux, créés par un arrêté du 27 octobre 1955, fussent rattachés au ministère de l‘Education Nationale qui, espérait-elle, saurait manifester plus d’indépendance vis-à-vis des représentants les plus en vue de la colonisation.

Cette manière de voir suscitera des critiques politiques dont les prises de position de Simone de Beauvoir qui écrira dans son autobiographie « nous tenons [l’article de Germaine Tillion] pour une saloperie » et de Jean Amrouche sont significatives et des critiques savantes dont celles d’historiens de l’Algérie et de Pierre Bourdieu.

Il est vrai que la Direction générale de l’Education nationale en Algérie était un service qui n’était pas placé sous l’autorité du gouvernement général. Dans le cadre du «plan de Constantine », plan de développement de l’Algérie lancé par de Gaulle en 1958 pour tenter de rattraper ce que 128 ans de colonisation n’avaient pas fait, des crédits affectés aux Centres sociaux vont permettre la construction de bâtiments, (120 centres seront en fonctionnement en 1962) et l’embauche d’enseignants et de travailleurs sociaux (1000 agents environ y travailleront).

Organisation des centres et méthodes actives

Une réflexion pédagogique qui alliait résolution de problèmes immédiats, alphabétisation et préformation professionnelle, se développa dans les Centres. Le travail était mené par une équipe pédagogique très polyvalente (à même de travailler « à élever le niveau de vie, à accroitre la somme des connaissances et à améliorer l’état de santé »), comme le voulait Germaine Tillion qui souhaitait « une coordination pratique et quotidienne de toutes les activités visant à améliorer le sort de la population du secteur » dont les modèles étaient les méthodes développées par l’éducation populaire et les mouvements de jeunesse. Des documentations furent rédigées en français et en arabe. L’arrêté de création avait en effet précisé les objectifs des Centres sociaux : « donner une éducation de base aux éléments masculins et féminins…, mettre à la disposition de ces populations un service d’assistance médico-social polyvalent…, susciter, coordonner et soutenir toutes les initiatives susceptibles d’assurer progrès économique, social et culturel de son ressort… » . En effet pour mieux organiser « l’Education de Base » des inspecteurs chargés d’apporter leur aide aux animateurs et d’organiser des journées pédagogiques trimestrielles ont été nommés par la suite, un aide mémoire pédagogique a été rédigé pour aider les animateurs, mieux un centre de formation des animateurs chargé d’assurer l’organisation et le déroulement de stages de formation des animateurs et formateurs a été mis en place, des documents et des outils pédagogiques ont été élaborés, un bureau de Documentation et de Diffusion créé.

Ces moyens ont été mis au service d’une préscolarisation élémentaire, mais aussi du développement d’une éducation sociale, ménagère, juridique, technique (incluant des ateliers de coupe et couture, des ateliers techniques bois-fer), d’une formation à l’hygiène et, dans les centres ruraux, d’une formation agricole (incluant le rôle des moniteurs agricoles, l’importance de la vulgarisation, l’aviculture…). Les Centres sociaux éducatifs ont vite suscité l’organisation de Coopératives d’Education de Base (C.E.B.) chargées aussi bien de l’organisation de la distribution d’eau que de la production d’objets divers, ou que la réalisation de films et d’émissions radiophoniques… Cet effort d’organisation d’une pédagogie active et ouverte sur les réalités du monde étaient d’autant plus ressenti comme justifié que « ces rapports « pédagogiques » et « interpersonnels »… sont, comme l’écrivit Marcel Lesne, qui fut directeur des Centres sociaux entre 1959 et 1961, constitutifs de l’auto-construction personnelle des individus vivant en société… »

La critique administrative

Dans l’Algérie divisée en castes antagonistes - « la guerre, écrivait Pierre Bourdieu, fait éclater en pleine lumière le fondement réel de l’ordre colonial, à savoir le rapport de force dans lequel la caste dominante tient en tutelle la caste dominée » - « cette vision idéale d’intégration et de réforme sociale » qu’était l’organisation des Centres sociaux éducatifs irritait. Elle fut attaquée par trois forces : la bureaucratie de l’éducation, les animateurs socioculturels et l’armée.

En 1959, le Recteur se plaignait du gaspillage, de l’anarchie et de l’incohérence des actions menées dans les Centres sociaux. Le Syndicat National des Instituteurs, le S.N.I., s’inquiétait du développement d’un réseau parallèle à celui de l’école et d’une pédagogie à l’opposée de celle qu’il pratiquait, craignant que les Centres ne reproduisent « les centres du premier degré » proposés par le recteur Hardy en 1934 qui « constituaient, sous prétexte d’économie, une véritable parodie d’enseignement », Marcel Lesne, Inspecteur de l’enseignement technique au Maroc, fut nommé directeur en remplacement de Charles Aguesse injustement accusé par une campagne de presse organisée par les tenants de l’Algérie française (dans « l’Echo d’Alger ») - Charles Aguesse avait participé, en 1937, dans le lycée de Saint –Brieuc où il enseignait, aux initiatives pédagogiques d‘orientation et d’activités dirigées (mises en place, on le sait, par le ministre du Front Populaire Jean Zay qui avait compris l’intérêt des méthodes actives expérimentées dans différentes écoles depuis déjà plusieurs années), puis il avait créé, de 1947 à 1949, « les rencontres de Sidi Madani » où se retrouvèrent pour des échanges des écrivains et des artistes de la métropole et de l’Algérie, puis un théâtre en langue arabe et des émissions radiophoniques en arabe et en kabyle ( tamazight). Marcel Lesne fut donc chargé d’une enquête, il le reconnaissait : « des désordres de toute nature se sont progressivement manifestés dans le fonctionnement du service », « dans l’exécution des programmes de construction », « dans la gestion financière », « dans le fonctionnement interne ». Une réorganisation fut mise en place : les centres ne s’installeront plus là où existe une école, la comptabilité devient plus stricte. Pourtant, comme Marcel Lesne le disait, les Centres sociaux, en devenant des Centres Sociaux Educatifs, avaient été protégés d’une destruction totale. Mouloud Feraoun en 1961, insistait sur le fait que : « juger le Centre social éducatif sous l’angle des institutions normales spécialisées est une erreur profonde car il ne fait que précéder les institutions, préparer leur venue ».Pour lui « le Centre social éducatif précède l’institution officielle lorsqu’elle n’existe pas et s’efface lorsqu’elle intervient tout en continuant à diriger vers elle le public. » Marcel Lesne fit tout pour conserver en grande partie l’originalité de l’approche pédagogique ouverte sur des méthodes actives très peu orthodoxes. Il chercha aussi bien à dissiper les craintes des instituteurs d’une dérive vers une « école au rabais » que celles qui imaginaient qu’ajouter l’adjectif « éducatif » à la dénomination des centres sociaux allait faire disparaitre l’action sociale et culturelle.

Les arrestations par l’armée

Le journal de l’Algérie française « Aux écoutes » répétait que les Centres sociaux étaient noyautés par les communistes. L’armée n’échappait pas à cette stigmatisation des Centres sociaux. « L’armée, écrira- Lesne, supporte mal l’existence des Centres sociaux, qui, par leur action globale, à finalité éducative et sociale complètement désintéressée au sein même d’une communauté, créent des situations échappant à leur emprise. » L’armée soupçonna vite les centres sociaux d’accueillir d’éléments favorables au FLN et pratiqua des arrestations en 1957 pendant la bataille d’Alger (16 membres arrêtés et torturés dont Nelly Forget – « il faut souligner l’usage de la torture pendant l’instruction » écrira Marcel Lesne qui ajoutait: « une autre femme n’a pas été torturée mais a été détenue pendant quarante cinq jours dans trois lieux de détention qui servaient aux tortures. Elle les a vues et a subi un tel choc moral qu’elle a du faire, à sa libération, un long séjour dans une maison de santé. ») puis en juin 1959 ( 20 membres arrêtés) dont Marcel Lesne dira « la minceur des motifs d’inculpation ( généralement dons de médicaments, de quelques tubes d’aspirine) reconnue dans la majorité des cas par les deux juridictions pénales, militaires ou correctionnelle, relaxant la plupart des prévenus, permet de conclure… que ces deux séries d’arrestations relèvent bien d’une agression délibérément menée contre les Centres sociaux sous prétexte d’une guerre contre le F.L.N. »


La haine et l’assassinat


L’OAS n’a pas été en reste dans les attaques contre les Centres sociaux éducatifs. Marcel Lesne dans le témoignage oral que j’ai recueilli en partageant le même bureau - à Nancy où j’avais été recruté en 1963 par le CUCES pour participer au développement de l’éducation permanente - m’avait raconté qu’en septembre 1961, alors qu’il quittait la direction des centres sociaux éducatifs pour un poste de Maître de Conférences à l’université d’Alger, le Recteur de l’Académie d’Alger lui avait fait savoir qu’il confierait la direction des Centres sociaux éducatifs à Max Marchand, un Inspecteur d’Académie, menacé de mort à plusieurs reprises et objet d’attentats – l’immeuble où il habitait avait été détruit par un attentat à l’explosif sans doute réalisé par l’O.A.S.. Il m’avait aussi parlé de la disparition de Simone Chaumet-Tanner, une volontaire du Service Civil International qui collaborait à l’œuvre éducative des Centres sociaux. Il avait évoqué les arrestations par l’armée française des inspecteurs des centres sociaux suspectés de participation aux activités du F.L.N. et surtout avait parlé, avec émotion,de la tuerie de Château-Royal, le 15 mars 1962, à laquelle il avait échappé de justesse et qui avait entrainé, à la demande des autorités, son départ précipité d’Algérie, le 17 mars. Il avait été affectivement très marqué par cet assassinat perpétré par un commando de l’OAS, quelques jours avant la signature des accords d’Evian, de l’écrivain Mouloud Feraoun, des quatre autres inspecteurs des centres sociaux, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hammoutène, Salah Ould Aoudia et de Max Marchand qui l’avait remplacé comme directeur. Il en dira qu’il s’agissait « d’un crime odieux, injustifiable et barbare » et qu’il fallait tout faire pour « que cet acte de barbarie ne sombre pas dans l’oubli - oubli que l’absence de condamnation judiciaire de leurs auteurs semble objectivement souhaiter. » Reste que l’histoire très brève des centres sociaux témoigne bien de la violence suscitée par des rapports sociaux qu’aucune régulation n’encadre plus. Dans une telle situation, même une entreprise philanthropique et une action éducative somme toute limitée deviennent vite suspectes aux yeux des dominants les plus acharnés à défendre leur position.


Une expérience qui a laissé des traces … en France


Les Centres sociaux éducatifs ont disparu dans l’Algérie indépendante mais leur dynamique s’est sans doute continuée dans l’éducation permanente en France, lorsque celle–ci, n’étant pas encore complètement ajustée aux exigences professionnelles comme c’est le cas aujourd’hui, cherchait à s’ancrer dans l’éducation populaire. L’adhésion de Marcel Lesne à l’éducation des adultes telle qu’elle fut développée par les intervenants et animateurs du Centre Universitaire de Coopération Economique et Sociale (CUCES) et de l’Institut National pour la Formation des Adultes,(INFA), dans les vallées vosgiennes sinistrées par la fermeture de l’industrie textile et dans le bassin ferrifère de Briey abandonné à la suite du déplacement géographique de la métallurgie vers Dunkerque et Fos sur mer, trouvait une de ses sources dans cette expérience algérienne. La capacité à organiser une action de formation de grande ampleur, dont Marcel Lesne dut faire preuve ultérieurement lorsqu’il fut élu professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) et directeur du Département de formation continue, s’était constituée en Algérie, dans une situation de crise où les risques encourus n’étaient pas seulement symboliques. Marcel Lesne était d’ailleurs resté très attaché aux centres sociaux éducatifs : « dans la globalité d’une action socio-éducative spécifique à l’Education de Base dans, avec, et pour des communautés les plus démunies, malgré les pressions, les menaces, les persécutions et les attaques dont ils furent l’objet, les Centres sociaux et les Centres sociaux éducatifs ont su construire des lieux éducatifs ouverts à tous, que chacun pouvait fréquenter sans risque de se compromettre aux yeux de quiconque » écrivait-il. D’une certaine façon, en filigrane, le développement de l’éducation permanente en France trouve une de ses sources dans l’expérience algérienne des Centres sociaux éducatifs.


bottom of page