top of page

Germaine Tillion et les centres sociaux.

  • Elodie DAGUET
  • 19 janv.
  • 12 min de lecture

Par Christian De Montlibert


Germaine Tillion publie, en 1957, « L’Algérie en 1957 »  aux Editions de Minuit dans lequel elle porte témoignage de « la misère » du peuple algérien et conduit une analyse du « drame algérien » qui, pour elle, résulte du fait que la plus grande partie des habitants de l’Algérie « n’ont partagé qu’une partie de notre destin, car s’ils ont fidèlement pris leur part de nos dangers, ils ont été presque toujours – ou du moins en grande partie- exclus de nos réussites et de nos chances ». Son raisonnement part du constat que la grande majorité des « êtres humains [qui peuplent l’Algérie] ont progressivement perdu les biens matériels et les valeurs spirituelles des sociétés archaïques, sans avoir pu, faute d’instruction et de technicité, devenir des hommes modernes. » D’une certaine façon, l’action des préfets, réduisant les famines pendant que les politiques sanitaires éliminaient la peste, le choléra, le typhus et le paludisme, aurait d’autant plus facilité une augmentation de la population que les représentations de la famille restaient traditionnelles. Elle dira que « le groupe archaïque, pour survivre, doit, lui, mettre au monde autant d’enfants qu’il peut ». Dans ces conditions « pendant que la population se multiplie selon une progression géométrique, non seulement ses ressources n’augmentent pas selon une progression arithmétique (comme le disait Malthus) mais elles cessent de s’accroître et même elles diminuent. » Des événements récents, « la guerre, l’émigration en France, une révolution économique, [ont] miné sourdement les vieux cadres traditionnels, préparant ainsi l’éclatement cellulaire … ».

Pour peu qu’on ajoute à cet accroissement « anormal » de la population « le contact avec la supériorité décourageante des mécaniques étrangères », les civilisations archaïques subissant cet assaut « chavirent » et la « clochardisation », « le crime de notre temps », apparait. De fait pour Germaine Tillion des populations se sont adaptées au monde moderne - qu’elle caractérise par « le développement énorme du machinisme, l’intensité et la rapidité des transports et des échanges, les grandes découvertes médicales et en liaison avec ces phénomènes, la généralisation de l’instruction, l’augmentation de la technicité, l’accroissement régulier des richesses » - alors que d’autres populations, prenant un retard qui, d’année en année, s’est amplifié, se sont retrouvées « inadaptées », « sur la pente d’une déchéance accélérée que, faute d’un autre mot, dit –elle, j’ai appelé « clochardisation ». Germaine Tillion reviendra encore une fois sur le sous –développement dans « L’Afrique bascule vers l’avenir » qu’elle publie, en 1960,». Là, elle précise bien que le fléau principal, cause de la clochardisation (« guenilles et bleu de chauffe » écrit-elle) est le contact entre des civilisations ayant des niveaux de développement différents. « Le fléau de notre siècle est d’ores et déjà l’effondrement économique et culturel qui atteint les peuples non adaptés lorsqu’ils sont en contact avec les peuples industriels ».

Le colonialisme n’occupe qu’une place très secondaire dans ce modèle explicatif: « Non pas que le colonialisme soit tout à fait mort – il est seulement moribond – ni qu’il n’ait pas aggravé la situation économique des pays où il a sévi, mais il n’est pas seul responsable de la misère ». Lorsqu’elle en parle c’est pour le réduire aux pratiques absurdes d’une bureaucratie « tirant à hue…tirant à dia ». Elle ajoute d’ailleurs que Le colonialisme, se voit attribuer d’autant plus facilement des responsabilités qu’il n’a pas qu’il cache la réalité. En somme « le Colonialisme,[est un] vieux Croquemitaine » : «nécessairement devenu… bouc émissaire ».

Germaine Tillion explicitera mieux encore sa prise de position dans « Les ennemis complémentaires » publié en 1960. Ce livre est composé de plusieurs textes, écrits en 1957 pour le « témoignage d’un condamné à mort » (entretien avec Saâdi Yacef et Zorha Drif réalisé pour le gouvernement à la demande du directeur de cabinet du Président du Conseil), en 1958 pour la première partie de l’ouvrage « les ennemis complémentaires » publiée une première fois dans la revue Preuves, après avoir été écrit antérieurement à Raymond Aron. Là, elle développe la thèse, pour le moins pessimiste sur les capacités des algériens à s’autogérer, selon laquelle l’indépendance entrainerait « l’inévitable famine, les massacres réciproques, la fuite éperdue des Européens et même celle des musulmans assez riches ou assez instruits pour trouver les moyens de fuir… Pour les Algériens qui ne pourraient s’évader : faillite économique, sociale, culturelle, biologique. Donc également faillite politique, faillite d’une indépendance payée d’un prix trop haut. » Cette possibilité, dont certains s’accordent à y voir « La solution politique », serait « une drogue » dont l’efficacité à soigner « une maladie probablement mortelle » serait « chimérique ». En même temps, elle reconnait qu’elle découvrit (à Alger) « les rouages d’une colonisation vivace, obstinée, et attachée à des intérêts souvent contraires à ceux que je souhaitais voir défendus » et surtout que « la guerre infinie… la solution la plus hideuse » puisqu’elle entraine « des atrocités » ne détruirait pas l’armature clandestine organisée par le F.L.N. qui encadre solidement et efficacement la totalité de la société musulmane. Aussi, parce que la vie commune a entremêlé les musulmans et les européens et que les contacts entre la France et la population algérienne ont été renforcés et pourraient l’être plus encore par l’école et l’émigration –immigration, aussi souhaite-t-elle « une formule d’association » obtenue par « la négociation ».


Ce modèle explicatif que Germaine Tillion présente est relativement simple – le contact entre civilisations inégalement développées entraine une réduction de la mortalité qui, dans la mesure où une agriculture archaïque ne suffit plus à faire face à l’accroissement de la population s’en suivant, suscite la misère et la déchéance sociale et économique. Le contact entre civilisations, véritable mondialisation avant l’heure - pousse « les groupes archaïques », dont l’Algérie ne serait qu’un cas particulier, sur la pente de la « déchéance ». Cette causalité, en effet, est mondiale « suppression mondiale des épidémies, commercialisation mondiale des richesses, diffusion mondiales des idées, des découvertes, des évènements… » et affecte des pays aussi divers que « l’Arabie Séoudite, les Indes, le Vietnam, une partie de la Tunisie, les deux tiers de l’Algérie, la Réunion, certaines régions d’Amérique du Sud et du Centre, des zones de l’Europe orientale… » La spirale de la pauvreté, amplifiée par l’incapacité, née du déficit éducationnel, à utiliser les techniques modernes, se voit enrichie de considérations plus subjectives touchant aux représentations des populations paupérisées, (ainsi en est-il de « l’absence d’espoir » et de « l’indifférence ») et même de considérations morales (« l’irresponsabilité », « l’amertume de la frustration »). Ultérieurement, dans les textes de 1960, la guerre (« en 1956 j’avais pu écrire 120 pages sur l’Algérie sans presque parler de la guerre… » dira-t-elle), les violences, les incarcérations dans les prisons compliqueront le modèle de la « clochardisation ».

Les critiques de cette position

Cette manière de voir suscitera des critiques politiques dont les prises de position de Simone de Beauvoir qui écrira dans son autobiographie « nous tenons [l’article de Germaine Tillion] pour une saloperie » et de Jean Amrouche sont significatives et des critiques savantes dont celles d’historiens de l’Algérie et de Pierre Bourdieu.

Le texte de Jean Amrouche est très représentatif de la critique politique. L’auteur, après avoir loué « sans réserve » « sa bonne foi, son souci passionné de servir la justice et la vérité, son respect de l’homme quel qu’il soit, et de toutes les valeurs de civilisation », après avoir souligné qu’ « il y a en Germaine Tillion, un accent où résonne le timbre d’une qualité humaine exceptionnelle, forgée dans l’enfer des camps de déportation nazi, une expérience profonde de la douleur, le sens des âmes, l’intuition des valeurs spécifiques propres à toutes les formes de société », se demande si Germaine Tillion n’est pas la première victime « d’une imposture et d’une mystification » puis démonte les arguments qu’elle a avancés dans « L’Algérie en 1957 ». Amrouche est persuadé que Germaine Tillion a tout fait pour démontrer que l’indépendance devait être refusée dans l’intérêt même des Arabes et des Berbères qu’elle précipiterait dans une misère plus grande encore que la misère constatée mais plus encore parce que , « ardente patriote », elle demeurait soucieuse de mettre hors d’atteinte l’âme et l’honneur de sa patrie. Elle se serait ingéniée, « après avoir décrit la misère algérienne, à repousser toute idée de culpabilité française ». Fort de cette interprétation Amrouche note que Germaine Tillion passe sous silence les effets du colonialisme soit « le traumatisme, la domination et l’exploitation coloniale ». Attribuer la responsabilité au contact entre civilisations « témoigne d’un véritable génie de l’euphémisme » dira-t-il qui disculpe « les créateurs de la misère : les maîtres de la colonisation ». Aussi insiste-t-il sur le refoulement dans les terres arides des habitants opéré par la colonisation. « Le mécanisme de paupérisation, écrit-il, s’inscrit dans le cadre du processus général auquel l’agression de 1830 a donné le branle et que Germaine Tillion se refuse à considérer et décrire comme tel ». On comprend que, dans ces conditions, pour Jean Amrouche, elle ne puisse que difficilement reconnaître dans la lutte des algériens pour l’indépendance un combat spirituel pour la liberté.


La critique de Pierre Bourdieu, construite d’un point de vue scientifique s’exprime dès 1958 :dans « Sociologie de l’Algérie ». « Il paraît dangereux, écrit-il, de tenter avec G. Tillion de comprendre tous les phénomènes de désagrégation sociale survenue en Algérie comme simple phénomènes d’acculturation ». Bourdieu ne parle pas de « Clochardisation » mais de « bouleversement total » et de « désagrégation ». Dans la seconde édition de « Sociologie de l’Algérie » il utilisera d’autres concepts dont ceux d’ « aliénation », de « déculturation », de « rapports de classe » et de « domination ». L’ébranlement des structures anciennes que Bourdieu décrit minutieusement n’est pas comme dans l’analyse de Germaine Tillion entrainé par le retard technique mais par un système colonial. S’appuyant sur des travaux d’historiens, dont ceux d’André Nouschi, il souligne les effets du Cantonnement, du Senatus Consult de 1863, de la loi Warnier de 1873, des pratiques administratives et juridiques …qui ont été « des instruments de désagrégation des structures fondamentales de l’économie et de la société ». dans la seconde édition de « Sociologie de l’Algérie » il précisera cette analyse en écrivant : « Véritable vivisection sociale que l’on ne saurait confondre avec la simple contagion culturelle, cette politique agraire qui tendait à transformer les terres indivises en biens individuels, a facilité la concentration des meilleures terres aux mains des Européens, par le jeu des licitations et des ventes inconsidérées , en même temps que la désintégration des unités sociales traditionnelles, privées de leur fondement économique , la désagrégation de la famille du fait des ruptures d’indivision, enfin l’apparition d’un prolétariat rural, poussière d’individus dépossédés et misérables, réserve de main-d’œuvre à bon marché. A quoi il faudrait ajouter la mise sous séquestre des meilleures terres, les expropriations, le code forestier, la réglementation des parcours et tant d’autres mesures inspirées ou imposées à l’Administration par la considération préférentielle ou exclusive de l’intérêt des Européens ». On est loin des interprétations des causes de la clochardisation que proposait Germaine Tillion. De plus Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad montrent comment l’armée en organisant le regroupement de plus de 2 000 000 de personnes a contribué à déstructurer plus encore les structures sociales : l’armée a vite compris que, dans les zones montagneuses, les « rebelles vivaient pour ainsi dire en famille » et a décidé de pratiquer la politique des zones interdites puis, devant leur inefficacité, de déplacer délibérément les populations en opérant soit des « recasements », soit des « resserrements » soit des « regroupements provisoires » ou « définitifs ». Ils soulignent que, dans tous les cas, l’exécution des opérations a été « brutale » et visait à faire le vide : dans le secteur de l’Ouarsenis, par exemple, l’opération militaire a regroupé 33 000 personnes sur un total de 46 000. Dans ces conditions « le regroupement affecte toute la vie sociale en transformant l’organisation de l’espace bâti, schéma projeté sur le sol des structures sociales, et en brisant le lien de familiarité qui unit les individus à leur environnement. » En bouleversant l’organisation de l’espace de vie, le regroupement altère aussi « les rythmes temporels qui en sont solidaires et défait au plus profond les principes d’organisation de la vie du groupe et de la force d’intégration ». C’est là, on en conviendra, une autre analyse des effets de la guerre que celle que mène Germaine Tillion.

Reste que Bourdieu sait bien que Germaine Tillion a choisi un point de vue éthique plus qu’un point de vue analytique - même si elle considère le colonialisme comme un « monstre », ce qui lui importe c’est de rapprocher des populations arbitrairement séparées - aussi écrira-t-il dans une lettre à André Nouschi : « je pense comme vous qu’elle n’a pas voulu délibérément justifier [le colonialisme] mais c’est ainsi qu’elle a été comprise (…reste que sa responsabilité est entière : elle aurait du prévoir le sens que l’on donnerait à ses écrits.) ».


Effets de trajectoire sociale : compassion, éducation et moralisation

La minimisation du colonialisme dans « L’Algérie en 1957 », dans « L’Afrique bascule vers l’avenir », même si elle concède dans « Les ennemis complémentaires », que « le plus grand forfait du XIXe siècle me semble avoir été la traite des Noirs. Et le colonialisme représente à mes yeux celui du XIXe siècle », est difficile à comprendre de la part d’une ethnologue ayant séjourné avant 1940 dans une tribu Chaouïa, y ayant recueilli des témoignages de racisme, qui ne peut pas plus ignorer l’histoire de l’Algérie dont, parmi d’autres, les travaux de Charles André Julien publiés en 1951 ou d’André Nouschi qui soutient sa thèse en 1959  montrent bien les effets de la colonisation, que les textes d’autres ethnologues ou sociologues comme Roger Bastide qui a insisté sur le racisme dans les contacts entre civilisations ou Michel Leiris qui, dès 1950, s’est interrogé sur la relation ethnographique dans le contexte colonial ou encore ceux de Georges Balandier qui a publié en 1951 un article très heuristique sur la situation coloniale et ses incidences en ethnologie. Elle ne peut non plus ne pas connaître les prises de positions de Jean Paul Sartre et plus globalement des intellectuels qui se sont exprimés dans Les Temps modernes depuis 1956. Aussi, pour mieux comprendre sa prise de position, faudrait-il sans doute explorer plus avant les représentations sociales, (conservatisme social, charité chrétienne, patriotisme, attachement aux pratiques exercées dans la nature…), qui avaient cours dans le groupe social auquel appartenait la famille Tillion avant et après la guerre de 1914-1918, avec lesquelles, semble-t-il, elle n’ait guère pris de distance (famille paternelle et maternelle de juristes de province, éducation secondaire dans un établissement catholique, patriotisme durant la Première Guerre mondiale, pratiques dilettantes des études supérieures…) et s’interroger sur sa trajectoire sociale et sur les effets de son appartenance à des réseaux de résistants gaullistes et de déportés entrés en politique qui l’a conduite à être liée aux dirigeants politiques de l’époque. Au conservatisme propre à de nombreux ethnologues du milieu du XXe siècle s’est sans doute ajouté un moralisme marqué par des valeurs chrétiennes de bienveillance et de compassion, renforcé, peut-être, par les exigences de la position qui lui avait été assignée de gardienne d’une éthique humaniste.

En somme Germaine Tillion ne présente pas les phénomènes (difficultés à intégrer le monde moderne) qu’elle constate comme des conséquences d’une misère entrainée par des rapports de force qui s’exerceraient au détriment des colonisés ce qui la conduirait à exiger une société plus égalitaire mais avance que les défaillances de certains peuples à accéder à la modernité sont les causes de la misère ce qui l’amène indiscutablement à vouloir « éduquer » et même « moraliser ». D’une certaine façon se rejoue là le conflit qui a eu lieu au XIXe siècle et au début du XXe entre les partisans de mesures structurelles pour supprimer ou au moins réduire les inégalités qui frappaient les classes populaires et les philanthropes qui voulaient « éduquer » le peuple en l’encadrant et en le moralisant.

On comprend, dans ces conditions, que Germaine Tillion s’attache à montrer que les diverses solutions envisagées sont irréalistes quand elles ne sont pas tout simplement irréalisables. On comprend aussi qu’elle affirme que « Les problèmes des peuples inadaptés exigent une véritable mutation sociale » et qu’elle insiste sur les transformations sociales et culturelles que le comblement du retard exige. Au premier plan vient l’investissement dans l’éducation puisque « aucun pays au monde ne peut désormais faire l’économie de l’Ecole et du Métier » : pour rattraper le retard il faudrait « porter à cinquante milliards de francs le budget de l’éducation algérienne (une cinquantaine de milliards, en cinq ans, pour l’éducation de base qui, dans les banlieues et les campagnes, précédera l’école primaire… Autant pour les diverses formations professionnelles : école normales, école d’agriculteurs, formations techniques diverses. Enfin, au cours des cinq années suivantes, une centaine de milliards pour compléter l’enseignement primaire. » Ensuite vient la réforme agraire : « il faudrait que le paysan ait intérêt à bien cultiver, ce qui exigerait, avant tout, qu’on le mette en possession de son propre bien », ce qui suppose de dresser un cadastre, recenser tous les domaines, modifier la législation… pratiquer un remembrement, améliorer les rendements, introduire des cultures nouvelles , créer des coopératives, former des techniciens agricoles. La troisième condition impliquerait un investissement économique qui consisterait à investir des milliards de francs dans le développement industriel de l’Algérie et à ajouter 300 000 emplois industriels aux 500 000 existants et d’autre part à garantir « pour les travailleurs algériens une position prioritaire sur notre territoire par rapport à la concurrence étrangère. » Enfin les élèves des grandes écoles d’agriculture et d’administration feraient obligatoirement deux ans de service civil en Algérie.

Cette analyse se conclut logiquement par une définition des objectifs des Centres sociaux qui ont « pour but de fournir a la population d’un secteur géographique défini, l’ensemble des moyens de progrès nécessaires pour accéder au niveau économique supérieur ».Pour cela quatre services doivent être mis en place : « un service de scolarisation élémentaire, un service d’éducation de base s’adressant aux adultes, un service économique qui comporte des enseignements techniques et un service social, un service médical assurant la gratuité des soins » enfin.

bottom of page