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Les Surréalistes, anticolonialistes résolus

  • Elodie DAGUET
  • 14 janv.
  • 6 min de lecture

L’entrée en politique des surréalistes, quelques mois après la naissance de leur mouvement, est liée à une prise de conscience du fait colonial. Au cours de l’été 1925, ils se sont prononcés contre la guerre menée au Maroc par la France contre les Riffains d’Abd El-Krim. Prenant le parti des révoltés, André Breton et ses amis se sont alors rapprochés de ceux qui, en France, les soutenaient : les communistes, et ils ont signé l’appel d’Henri Barbusse aux travailleurs intellectuels : « Oui ou non, condamnez-vous la guerre ? »

À partir de cette prise de position, l’anticolonialisme va constituer une motivation permanente et essentielle dans les engagements politiques des surréalistes. Jusqu’en 1935, ils s’alignent sur la position du Parti communiste qui, appliquant les directives du Komintern concernant la lutte contre l’impérialisme, définit une politique anticoloniale. En 1930, avec lui, ils soutiennent les Vietnamiens qui se soulèvent à Yen Bay.

L’année suivante, ils se mobilisent contre la grande Exposition coloniale de la Porte de Vincennes. À l’image de la population dans sa grande masse, tous les autres partis sont favorables à cette exposition, y compris les socialistes, à l’exception notable de Léon Blum. Début mai, à la veille de l’inauguration, les surréalistes prennent l’initiative de diffuser un tract, Ne visitez pas l’Exposition coloniale : ils y stigmatisent « le brigandage colonial, le travail forcé, la complicité de la bourgeoisie tout entière dans la naissance d’un concept–escroquerie : la Grande France ». Se réclamant de Lénine qui avait reconnu dans les peuples coloniaux les alliés du prolétariat mondial, ils exigent l’« évacuation immédiate des colonies » et la mise en accusation des « responsables des massacres ». La revue Le Surréalisme au service de la révolution, l’organe du groupe, participe à la campagne anticoloniale avec des articles particulièrement virulents. Ainsi René Crevel s’en prend-il au maréchal Lyautey, commissaire général de l'Exposition : « La main dans la main. C’est du joli, vieillard obscène. Et maintenant que vous n’avez pas le Maroc, l’Exposition coloniale où puiser la satisfaction de désirs que vous croyez ceux d’un grand capitaine romain, de quelle pissotière officielle la 3e République va-t-elle vous faire cadeau ? » Dans le même temps, quelques membres du groupe surréaliste : Aragon, Éluard, Tanguy, Thirion, organisaient une contre exposition, près des Buttes-Chaumont, La Vérité sur les colonies, laquelle, selon la police, aurait attiré 5 000 visiteurs en huit mois. Résultat dérisoire, comparé aux 8 millions de visiteurs à l’exposition de Vincennes, et qui traduit bien le caractère très minoritaire de cette opposition au colonialisme.

Dès cette époque, l’anticolonialisme des surréalistes ne se réduit pas à un alignement sur les positions communistes. Ils se posent en détracteurs de l’Occident et en défenseurs des peuples opprimés. Bien plus qu’un « prolétaire exotique », le colonisé représente pour eux celui qui détient des savoirs et des pouvoirs que la civilisation occidentale n’a pas encore totalement abolis et qu’il convient de préserver. En outre, dès le milieu des années 1930, les surréalistes se montrent plus conséquents que les communistes dans leur prise de position anticolonialiste. Le Komintern se désengage alors du terrain des luttes anticoloniales, y voyant un risque d’affaiblissement pour des pays opposés aux fascismes. En France, cette nouvelle orientation se traduit dans la distance que prennent les communistes vis-à-vis du mouvement nationaliste algérien qui s’est créé au sein de la population de travailleurs immigrés. L’Étoile nord-africaine, association fondée en 1926 par des syndicalistes d’origine kabyle, était devenue un mouvement puissant en métropole comme en Algérie. Dissoute une première fois en 1929, elle s’est reconstituée sous la direction de son fondateur et leader charismatique, le Tlemcénien Messali Hadj. Lors des grèves du Front populaire, en 1936, l'Étoile nord-africaine se solidarise avec les ouvriers français, mais, craignant que, de l’autre côté de la Méditerranée, elle fasse concurrence au Parti communiste algérien, composé surtout de colons, le Parti communiste français obtient du gouvernement de Front populaire de Léon Blum qu’il l’interdise. Les surréalistes prennent la défense de l’Étoile et de Messali Hadj, rejoignant divers groupes révolutionnaires (trotskistes, anarchistes...) dans un rassemblement anticolonialiste qui préfigure celui qui se formera dans les années d’après-guerre.


Durant la guerre, sur la route de son exil américain, André Breton est personnellement confronté au fait colonial lors d’une escale forcée à la Martinique : Aimé Césaire lui fait comprendre les insidieuses pratiques coloniales en vigueur dans l’île. La revendication anticoloniale du grand poète martiniquais lui semble « la plus fondée du monde », comme il l’écrit dans sa Préface de 1943 pour le Cahier du retour au pays natal. Puis, en 1945, invité à Haïti, son arrivée provoque des manifestations et contribue à chasser le dictateur Lescot. La négritude césairienne comme l’indigénisme des intellectuels haïtiens renforce Breton dans l’idée que ces descendants de l’Afrique qui s’opposent à l’acculturation occidentale sont des modèles de résistance.


Au lendemain de la guerre, prenant conscience que, sous l’apparence du changement, dans la politique coloniale comme dans d’autres domaines, la reconstruction est marquée par la restauration de l’ordre ancien, Breton et les autres surréalistes rejoignent naturellement le combat anticolonialiste qu’ils ne dissocient plus de la lutte contre le stalinisme. Une de leurs premières interventions publiques est en mai 1947 un tract contre la guerre d’Indochine, Liberté est un mot vietnamien, dont le texte est reproduit dans Le Libertaire.

Contre la guerre d’Algérie, la première prise de parole de Breton a lieu le 20 avril 1956, Salle des Horticulteurs, lors d’un meeting du Comité d’action des intellectuels français contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord (organisation qui réunit des personnalités de gauche et d’extrême gauche d’obédiences diverses). Son intervention, « Pour la défense de la liberté », ne se limite pas au combat anticolonial mais, sur ce thème, il fait amplement référence au Discours sur le colonialisme de Césaire.


Breton et ses amis militent aussi au sein du Comité pour la libération de Messali Hadj. Le leader nationaliste, fondateur du MNA (Mouvement national algérien) en 1954, est en butte à l’hostilité à la fois des autorités françaises et du FLN algérien qui cherche à le supplanter. Alors que le FLN trouve un soutien en France de la part d’intellectuels comme Sartre et Francis Jeanson, Messali Hadj est défendu par l’extrême gauche anarchiste ou trotskiste.

Après Niort, les Sables d’Olonne et Angoulême, Messali est envoyé en résidence surveillée à Belle-Île-en-mer ; un compagnon de route des surréalistes et membre du Comité, Pierre de Massot, réussit à lui rendre visite en juillet 1956. Il fait le récit de cette rencontre dans un article de 4 pages, « Le prisonnier de la mer », publié dans le n° 2 de la revue Le Surréalisme, même, au printemps 1957. De part et d’autre d’une photo du leader algérien figure cette formule, « Honneur à Messali Hadj », formule que l’on retrouve dans un texte inédit de Breton de la même époque.


En janvier 1957, André Breton et Benjamin Péret sont appelés à comparaître comme témoins, au Tribunal de première instance du département de la Seine, dans une affaire mettant en cause deux membres du MNA. Refusant d'aborder le détail des faits incriminés, Breton donne à son intervention la portée d'un manifeste de soutien qui met en cause le colonialisme : « Je sais de Mohammed Maroc qu'il est délégué à la propagande du Mouvement national algérien et qu'à ce titre il a toujours revendiqué hautement sa responsabilité. Mohammed Maroc, quoique mieux placé que d'autres pour le savoir, n'est pas seul à penser que le colonialisme est d'ignorance et d'inculture. Tous ceux qui se sont penchés d'une manière désintéressée et objective sur le fait colonial ont constaté que les conditions d'inégalité faites au colonisateur et au colonisé sont appauvrissantes, dégradantes pour l'un comme pour l'autre… »


En octobre 1957, après l’assassinat par le FLN de cinq dirigeants de l'USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens, d’obédience messaliste), un texte de protestation « contre ces méthodes dignes de la Guépéou » rassemble les signatures de personnalités syndicales, politiques et intellectuelles, dont celles de deux surréalistes, André Breton et Benjamin Péret, aux côtés de Daniel Guérin, Pierre Lambert, Clara Malraux, Benjamin Péret, Marceau Pivert et Laurent Schwartz, tandis qu’Albert Camus exprime la même position dans La Révolution prolétarienne.  Les surréalistes s’intègrent alors à une gauche révolutionnaire et anticolonialiste qui se définit comme antistalinienne autant que comme anticapitaliste, composée des mêmes groupes, parfois des mêmes personnes, qu’à la fin des années 1930.


Cependant, du fait de la lutte féroce entre le FLN et le MNA, les surréalistes sont empêchés de proposer une vision des colonisés faisant bloc dans leur résistance à l’Occident. Pour eux, la légitimité révolutionnaire se trouve du côté du MNA en raison de sa base populaire, mais, à mesure que le poids du FLN s’accroît, ils ne peuvent plus ignorer ce mouvement qui incarne le proche avenir du peuple algérien indépendant. Ils lui apportent un soutien critique, le combat anticolonial se focalisant sur la dénonciation de la torture et des violences de l’armée française pour aboutir au mot d’ordre d’insoumission. Breton est de ceux qui défendent ce mot d’ordre, par exemple dans son discours au Gala du secours aux objecteurs de conscience, à la Mutualité, le 5 décembre 1958. Aussi, avec la plupart des membres de son groupe, peut-il signer, en septembre 1960, le Manifeste des 121 (Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie), rédigé par un autre surréaliste, Jean Schuster, avec Dionys Mascolo et Maurice Blanchot.


En 1960, comme en 1925, les surréalistes appellent donc à la fraternisation avec les révoltés. Leur combat contre la guerre et pour l’indépendance de l’Algérie se situe dans le prolongement d’un rejet absolu du colonialisme qui remonte aux débuts de leur mouvement, la libération des peuples coloniaux représentant pour eux un moment essentiel de l’émancipation humaine.


Michel Carassou

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