La politique ou l’émeute ? La famille Traoré en procès
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Eric Fassin / le 7 juin 2026 / J’ai témoigné au procès de Youssouf Traoré, accusé après son arrestation violente le 8 juillet 2023 d’outrage et de violences envers des policiers. C’était lors du rassemblement place de la République à l’appel d’Assa Traoré face à l’interdiction préfectorale de la marche annuelle en mémoire d’Adama Traoré. Le risque, c’est que l’État préfère l’émeute à la politique. L’enjeu, c’est la démocratie.

Jeudi 4 juin 2026, dans le procès intenté à Youssouf (Yssoufou) Traoré, j’étais cité à comparaître comme témoin, en tant que sociologue, à la demande de la défense, au Tribunal de Grande Instance de Paris. Après la mort de Nahel, le 27 juin 2023, la préfecture avait interdit, en invoquant des risques de trouble à l’ordre public, la marche organisée chaque année par le comité Vérité pour Adama en mémoire de la mort de celui-ci, sept ans plus tôt. Sa sœur Assa Traoré avait alors annoncé qu’elle se rendrait place de la République le 8 juillet. En solidarité, j’étais présent.
Des élus arborant leur écharpe tricolore ont pris la parole au début de ce rassemblement non déclaré, qui s’est ensuite rapidement dispersé sur ordre de la police. Tout se passait bien jusqu’à ce que les voltigeurs de la BRAV-M (Brigade de répression de l’action violente motorisée) procèdent à l’arrestation brutale de Youssouf. Tout proche, j’ai entendu le tumulte, mais sans rien voir. Le motif ? Il aurait été violent à l’égard d’une commissaire. En fait, la scène ayant été filmée, le chef d’accusation retenu pour celle-ci, c’est finalement un simple délit d’outrage.
Le lendemain, lorsque Youssouf est sorti de l’hôpital, son visage avait doublé de volume, avec « une fracture du nez, un traumatisme crânien avec contusion oculaire, des contusions thoraciques, abdominales et lombaires révélatrices ». Pourtant, malgré sa plainte, et celle de journalistes et de manifestants violentés lors de l’arrestation, c’est lui qui se retrouve en procès, avec deux chefs d’accusation supplémentaires. Je ne saurais en rendre compte : les témoins ne peuvent assister à l’audience tant qu’ils n’ont pas été entendus. Je rédige ce texte pour restituer en substance les propos que j’ai tenus oralement devant la cour.
Témoigner en tant que sociologue
J’interviens ici en tant que sociologue. D’abord, en tant que chercheur : je travaille depuis plus de vingt ans sur les discriminations raciales, qui sont au cœur des affaires comme celles qui visent la famille Traoré. Mon intervention s’appuie également sur des recherches que je mène de longue date et que résume le titre de mon livre publié en 2012 : Démocratie précaire. Cette inquiétude démocratique, elle est aussi liée à mon expérience en tant que professeur : j’enseigne à l’Université Paris 8, à Saint-Denis. J’y ai invité le Défenseur des droits, c’était à l’époque Jacques Toubon, pour parler à nos étudiant·es qui, vous l’imaginez bien, sont souvent concerné·es à la première personne par ces questions. Après l’avoir écouté attentivement, plusieurs l’ont interpellé : comment pouvez-vous nous dire que nous avons des droits, alors que notre expérience, c’est qu’ils ne sont pas respectés ?
De fait, je l’ai aussi constaté chez mes étudiant·es, la lecture de l’enquête du Défenseur des droits sur les relations de la police avec la population, rendue publique en 2017, provoquait leur incrédulité. Non pas son résultat sans doute le plus important, qui ne faisait que confirmer leur expérience mais aussi d’autres enquêtes que cette institution de la République venait valider officiellement : les jeunes hommes noirs et arabes sont vingt fois plus contrôlés que le reste de la population – avec tout ce que ces contrôles au faciès peuvent entraîner comme abus. Ce qui choquait alors les étudiant·es, c’était un autre chiffre : à 82%, la population disait faire confiance à sa police (c’est moins le cas dans la deuxième enquête, en 2025). La conclusion est claire : tout le monde n’a pas la même expérience, et une partie seulement de la population, victime de traitements discriminatoires, redoute la police. Comment pourrait-elle ne pas douter de l’égalité républicaine affichée en théorie, mais démentie dans la pratique ?
Une affaire d’État
En 2016, peu après la mort d’Adama Traoré le 19 juillet, j’ai publié une tribune sur ce que je qualifiais déjà d’affaire d’État. Si j’utilisais ce terme, c’était pour qualifier le fait que l’État, au lieu d’assumer sa responsabilité, s’employait déjà à étouffer l’affaire. Couvrir, c’était refuser d’agir. Or le problème était, non pas d’empêcher des « bavures » individuelles, mais de corriger une dérive inséparablement policière et politique. Toutefois, depuis dix ans, les choses se sont aggravées. Il ne suffit plus de dire qu’il ne s’est rien passé ; il faut faire taire la famille Traoré, qui n’accepte toujours pas que l’État déclare n’être pour rien dans la mort d’Adama. Avant le procès, j’ai demandé à Assa, qui témoigne d’ailleurs aujourd’hui, combien de membres de la famille ont eu maille à partir avec la police et la justice depuis 2016. Il y en avait tant qu’elle n’a pas su me répondre. J’ai demandé : des dizaines ? Des vingtaines, a-t-elle précisé. C’est presque toute cette famille étendue, et au-delà, les gens du quartier qui la soutiennent, qui est depuis des années l’objet d’une persécution.
Sans doute ces arrestations, gardes à vue, procès, emprisonnements peuvent-ils sembler donner raison à ceux qui, sur les réseaux sociaux, n’ont pas de mots assez durs pour cette famille, justifiant ainsi à leurs yeux la violence que l’État lui fait subir. Encore faut-il rappeler que l’ONU, par son Comité pour l’Élimination de la Discrimination Raciale qui avait invité Assa Traoré à témoigner, a mis en garde la France en 2022. En effet, elle a ensuite été la cible d’attaques violentes, émanant en particulier de syndicats de policiers la qualifiant de « sœur du gang Traoré », « un clan criminel familial ». Comment cette haine professée ne jetterait-elle pas une ombre sur les accusations portées, tour à tour, sur les membres de cette famille ? Certes, des policiers portent plainte pour outrage et violence ; mais les travaux des sociologues et les rapports d’ONG ne montrent-ils pas tous que cette inversion des faits est souvent une mesure préventive adoptée afin d’échapper aux poursuites pour violences policières ?
Démocratie précaire
Pourtant, il ne s’agit pas seulement de policiers. Il en va de l’État. Pour l’expliquer, je voudrais rappeler un événement d’une gravité exceptionnelle. Le 19 mai 2021, des syndicats de police ont appelé à manifester devant l’Assemblée nationale pour faire pression sur les députés en train d’examiner un texte sur la justice. Selon ces responsables syndicaux, « le problème de la police, c’est la justice. » Mais aussi, retournant de manière menaçante le slogan du Comité Adama Traoré : « Tant qu’il n’y a pas de justice, il n’y aura pas de paix. » Cela n’a pas empêché les dirigeants de la plupart des partis – d’extrême droite, de droite mais aussi de gauche – de rejoindre la manifestation. Le plus troublant, c’était la présence du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, « venu pour soutenir tous les policiers ». Or aujourd’hui, il est Garde des sceaux.
Le risque, quand le gouvernement prend le parti des policiers, ou plus précisément de leurs syndicats, pour faire pression sur les élus et au-delà sur la justice, c’est que l’État parle d’une seule voix. En démocratie, plusieurs doivent se faire entendre : c’est ainsi qu’à propos des contrôles au faciès, conformément aux avertissements du Défenseur des droits, la justice a su condamner l’État pour faute lourde, en 2015 puis en 2021. C’est bien cela qui se joue aujourd’hui : la justice n’est pas condamnée à blanchir la police. L’enjeu démocratique, c’est donc d’abord l’existence de contre-pouvoirs au sein même de l’État.
Le choix de l’émeute
Étant donné les rapports conflictuels entre police et population, et les morts qui se multiplient en vertu du « permis de tuer » conféré aux forces de l’ordre par l’article L. 435-1 du Code de sécurité intérieure, on ne peut que s’étonner de la rareté des émeutes urbaines en France. Comment l’expliquer ? La réponse est simple : c’est grâce aux associations qui portent la voix des victimes. En effet, avec elles, la colère s’exprime sans violence car elle a trouvé une expression politique. Il suffit de penser aux marches organisées en mémoire d’Adama : depuis dix ans, elles se déroulent sans incidents. Dès lors, pourquoi l’interdire en 2023 ? Par crainte des violences, déclaraient les pouvoirs publics, en invoquant les émeutes qu’avait entraînées la mort de Nahel.
Mais ne faudrait-il pas dire exactement le contraire ? Ce n’est pas la police qui protège des émeutes ; d’ailleurs, ce sont toujours les violences policières qui les provoquent. C’est la politisation, soit la prise en charge du conflit par des associations responsables, qui évite le pire. Comment l’État pourrait-il l’ignorer ? Le 8 juillet 2023, en lâchant la BRAV-M, la police a déclenché la violence, une fois encore, contre un membre de la famille Traoré. Youssouf a subi le même plaquage ventral qui avait précédé la mort d’Adama. Et si, en réalité, l’État préférait l’émeute à la politique ? Voilà qui justifierait sa dérive autoritaire. En réponse à cette menace d’une démocratie précarisée, il appartient aujourd’hui à la justice de montrer que l’État ne parle pas d’une seule voix. Qu’est-ce qu’un régime démocratique ? C’est un système de pouvoir qui reconnaît des contre-pouvoirs, y compris en son sein, et préfère la politique à la police. En démocratie, la violence d’État est un dernier recours, et non un premier réflexe.
Le jugement a été mis en délibéré au 2 juillet 2026.

