top of page

Le travail forcé colonial, crime contre l’humanité

  • Elodie DAGUET
  • 14 janv.
  • 3 min de lecture

Le Monde, 10 avril 2019

Par Olivier Le Cour Grandmaison (politiste) et Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali


Dans Discours sur le colonialisme, publié en 1950, Aimé Césaire écrivait : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. »

Voici néanmoins une statistique : 17 000 morts « indigènes » pour 140 kilomètres de voie ferrée. Tel est, en 1929, le bilan partiel de la construction du chemin de fer Congo-Océan destiné à relier Brazzaville, la capitale de l’Afrique équatoriale française, à Pointe-Noire, située sur la côte atlantique. Essentielle à la « mise en valeur » de ce territoire, comme on l’écrit à l’époque, la réalisation de ce projet doit permettre d’accélérer son développement économique. En vertu d’une convention signée, le 23 juillet 1922, avec les pouvoirs publics du Congo français, c’est la Société de construction des Batignolles, aujourd’hui connue sous le nom de Spie Batignolles, qui réalise les travaux en employant de très nombreux « indigènes » soumis au travail forcé.

Conséquences dramatiques

Précision indispensable : ce travail forcé – tâches de construction, transport de marchandises, entretien des routes et des agglomérations – est imposé aux autochtones des colonies françaises alors qu’ils n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations « indigènes » et innocentes de l’empire.

Des « documents officiels » révèlent que des « dizaines de milliers de Sara », par exemple, ont été recrutés de force au Tchad, puis acheminés à pied et en chaland sur les lieux de travail. Ce périple, marqué par la fatigue et la sous-alimentation, suivi de travaux harassants, ont eu des conséquences dramatiques. En 1929, le célèbre journaliste Albert Londres rapporte qu’un « détachement », venu de la région de « Gribingui », a perdu « soixante-quinze pour cent de son effectif » et celui de « Likouala-Mossaka, comprenant mille deux cent cinquante hommes, n’en vit revenir que quatre cent vingt-neuf ».

« Moteurs à banane »

En 1933, le lieutenant-colonel Muraz, du corps de santé colonial, dresse un bilan similaire, qu’il attribue à « l’insuffisance de l’encadrement et à l’organisation déficiente des magasins de vivres ». Enfin, les informations, présentées par le ministre des colonies, André Maginot, devant une commission ad hoc de la Chambre des députés, en 1928, révèlent ceci : la mortalité sur le chantier du Congo-Océan est alors de « 57 % ». L’impéritie, le mépris et le racisme des responsables, conjugués aux tâches épuisantes où l’emploi des « indigènes » – surnommés « moteurs à bananes » – supplée à l’absence notoire de moyens mécaniques, expliquent cette situation, selon Albert Londres.

Légitimé et défendu, sous la IIIRépublique, par de nombreux responsables politiques, juristes et professeurs d’université, le travail forcé n’a été aboli que le 11 avril 1946.

Les faits dénoncés par ce journaliste sont de notoriété publique. Dans son ouvrage Voyage au Congo, paru en 1927, André Gide témoigne lui aussi de l’extraordinaire brutalité des grandes compagnies et de l’administration coloniale, et des conséquences désastreuses du travail forcé. Légitimé et défendu, sous la IIIRépublique, par de nombreux responsables politiques, juristes et professeurs d’université, entre autres, le travail forcé n’a été aboli que le 11 avril 1946 à la suite de l’adoption, par l’Assemblée nationale constituante, de la loi défendue par le député Félix Houphouët-Boigny.

Soixante-treize ans plus tard, nous demandons aux députés que ce travail forcé colonial dans l’empire français soit reconnu comme un crime contre l’humanité. Nous leur demandons qu’ils votent la proposition législative présentée, le 10 mai 2017, par la députée Cécile Duflot, et nous demandons au gouvernement comme au chef de l’Etat qu’ils soutiennent une telle initiative. L’article 1er de cette proposition est ainsi rédigé : « La République française reconnaît que le travail forcé, perpétré au XIXe et au XXsiècle par les puissances européennes contre les populations colonisées, constitue un crime contre l’humanité. »

 
 
bottom of page